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SOEUR RAFQA, LA PERCLUSE
«Homme de douleurs» (ls, 53, 3) fut
le Christ, «hommes de douleurs» seront ses vrais disciples dont
notre Servante de Dieu. Peu de temps après son transfert
au monastère Saint-Joseph à Jrabta, sœur Rafqa devint
complètement aveugle. Puis, «de la tête jusqu'à
la pointe des pieds» tout en elle devint souffrance et douleurs
atroces, car elle était devenue entièrement percluse.
Ecoutons sa supérieure, sœur Ursula Doumit, nous la décrire
avec les détails requis: «Un jour, la moniale Rafqa me dit:
«J'éprouve une douleur très forte dans mes deux jambes
comme si des points de lance s'y enfonçaient et je sens une
douleur dans mes orteils, comme si on me les arrachait». Son corps,
du fait de ces souffrances, commença à devenir maigre
et à s'affaiblir graduellement, mais le teint de sa figure
resta vif et éclatant. Elle ne put plus du tout se tenir
sur ses jambes. Elle garda le lit et l'os de sa hanche droite se
déboîta, sortit de sa cavité, recula en arrière
et se perdit dans son corps, et à sa place se creusa une
petite cavité, où il n'y avait aucune trace de blessure.
Sa jambe droite s'étendit de toute sa longueur. Elle ne put
plus ni la remuer, ni la plier. Il en fut de même de la rotule
de son genou. Une fois, en lui changeant son linge, je saisis sa
jambe droite par les orteils et cette jambe tourna entre mes mains
comme je voulais. Tantôt je retournai les orteils en sens
inverse de leur position naturelle, tantôt je plaçais
le talon en avant ou à gauche, comme je voulais, et cette
jambe était semblable à un roseau entre mes mains;
je la tournais et retournais à ma guise, elle était
inerte et incapable du moindre mouvement. Pendant que je tenais
sa jambe, la tournant et retournant à droite et à
gauche, elle se mit à rire et me dit: «Voulez-vous mettre
de nouveaux boulons, remettre chaque membre à sa place et
changer ce que Dieu a disposé?» La clavicule droite avait
percé la peau, faisait à l'intérieur une saillie
de trois centimètres environ et touchait à son cou.
Les vertèbres de son épine dorsale étaient
visibles et se pouvaient compter une à une.
«Quant à sa jambe gauche,
la hanche fut déboîtée aussi, perça la
peau et sortit. Son pied gauche était tordu et tourné
vers cette jambe à l'inverse de son pied droit. La clavicule
gauche était encore disloquée. Aucun membre n'était
sain en elle, sauf les articulations de ses mains, dont elle se
servait pour tricoter des bas de laine, remerciant Dieu de lui avoir
laissé ses mains sauves par une faveur de son admirable puissance,
afin qu'elle put travailler et éviter l'oisiveté.
«Une grande cavité s'était
ouverte sous son omoplate gauche. Elle demeura sept ans couchée,
uniquement couchée sur son côté droit, son épaule
ne touchant pas le matelas, sa tête appuyée sur un
oreiller, parce que la clavicule de cette épaule s'était
enfoncée dans son cou comme je l'ai dit plus haut. Elle était
incapable de n'importe quel mouvement, comme si elle était
un morceau de pierre.
«En somme, tous ses membres étaient
disloqués, désarticulés, sauf ses mains, et
elle supportait avec patience ses douleurs atroces, remerciant Dieu
dans ses maux, s'abandonnant sans réserve à sa sainte
volonté.
«Toutes les fois que nous lui changions
le lit, nous l'enlevions de ce lit avec toutes les précautions
et nous la placions sur le drap de son lit que quatre moniales portaient
par les extrémités. Elles ne la déposaient
pas par terre de peur que les membres de son corps ne se séparent
et ne s'éparpillent ça et là. Si un pied touchait
l'autre, il y adhérait très fortement et lorsque nous
les séparions, la peau de l'un d'eux s'enlevait.
«Son corps devint aride et sec comme
un morceau de bois et très léger. La peau devint très
mince. En somme, c'était un squelette décharné».
A cause de cet état dans lequel
elle se trouvait, l'ouvroir du monastère devint sa propre
cellule. Là, elle se reposait sur une couchette simple, pauvre
et dure, placée sur un lit de bois, recouvert d'un tapis
en poils de chèvre, et elle se couvrait d'un édredon.
Au mur, au-dessus du lit, on avait attaché une corde grâce
à laquelle elle pouvait se remuer en s'y attachant au bout
et en tirant. Toutefois, elle ne pouvait pas s'étendre sur
son lit; elle s'accroupissait plutôt, et elle était
incapable de bouger; elle ne pouvait non plus se tourner toute seule
d'un côté à l'autre. Elle ne murmurait jamais,
et elle ne demandait pas qu'on la changeât de place. «Ma sœur,
étendez vos pieds», lui dit une fois sœur Stéfana
de Helta; «Je ne peux pas», lui répondit-elle.
Selon le témoignage de toutes
les moniales qui vivaient avec elle et la servaient, «sa douleur
était indicible, et nous étions étonnées,
disent-elles, qu'elle put vivre en cet état. Malgré
cela, elle ne murmura point; elle était plus contente que
nous». Et pourtant elle a vécu 82 ans!
Elle ne se plaignait jamais, mais
une chose gênait notre Servante de Dieu, c'est qu'elle était
devenue un fardeau pour les autres: «Le fils d'Adam est un pesant
fardeau», disait-elle à ses consœurs. Quand celles-ci lui
répliquaient qu'elle était plutôt «une bénédiction
pour leur monastère», elle leur répondait: «Où
est la bénédiction dont je suis l'occasion? Je suis,
ajoutait-elle, une source de perte pour l'Ordre auquel je ne rends
aucun service. Puisse la terre vous donner, et le Ciel vous combler
(de bienfaits) de toute façon».
Il n'est pas douteux que la présence
de notre Servante de Dieu au monastère était une vraie
bénédiction, et qu'elle rendait aux moniales un service
incommensurable. Elle était «la lumière» qui éclairait,
«le sel» qui donnait le goût à la vie, et «le levain»
qui faisait lever la farine monacale! A cause de sa patience et
de sa délicatesse, rapportent les moniales, «nous l'aimions
beaucoup, et nous nous faisions concurrence pour la servir». Aucune
moniale n'a considéré sœur Rafqa comme une lourde
charge dans la maison. Au contraire, ses souffrances furent une
source de charité et de rare dévouement pour toutes
ses consœurs.
Le Calvaire de sœur Rafqa fut dur
et long. «Job n'a pas souffert autant qu'elle» ne cessaient de répéter
les moniales qui vivaient avec elle. Elle saignait également
du nez, mais à la suite des douleurs très atroces
à la tête. Alors, elle éprouvait des picotements
à la tête, et, pour plaisanter et se consoler, elle
disait: «voici mon cousin qui arrive pour me visiter», car cela
lui arrivait plusieurs fois par semaine. «Son cousin» commençait
son trajet de sa tête vers son front et ses yeux, et «il descendait
comme une broche rougie au feu, et il finissait pour s'écouler
par le nez». En somme, elle perdait quantité de sang, et
ceci à l'étonnement de tout le monde. Et lorsqu'on
lui demandait: «D'où vient ce sang, et vous êtes sèche
et aride?»; elle répondait: «Dans ma tête, il y a un
réservoir de sang, et c'est la cause de mes douleurs». «Son
cousin» lui rendait ainsi visite plus d'une fois par semaine jusqu'à
l'approche de sa mort. Ce qui porta sœur Youssoufiéh qui
l'a servie d'ailleurs durant toute la période de son ankylose,
à dire ceci: «Seul, celui qui a vu de ses yeux, peut se la
représenter; mais celui qui n'a pas vu, peut très
difficilement se former une idée de cette situation effrayante
et terrible. Je n'ai rien vu de pareil, ajouta-t-elle, et personne
ne m'a dit en avoir vu». C'était vraiment «le terrible quotidien»
dont parlaient Pie XI et Pie XII, d'heureuse mémoire. Elle
vivait selon le conseil de Saint Paul quand il dit: «Qui nous séparera
de l'amour du Christ? La tribulation, l'angoisse, la persécution,
la faim, la nudité, les périls, le glaive? Selon le
mot de l'Ecriture: «à cause de toi, l'on nous met à
mort tout le long du jour; nous avons passé pour des brebis
d'abattoir». Mais en tout cela nous n'avons aucune peine à
triompher par Celui qui nous a aimés» (Rm, 8, 26). Oui, tout
le long du jour, et chaque jour, notre Servante de Dieu mourait
«avec le Christ, par le Christ, et pour le Christ». C'est pourquoi
sa souffrance était la joie! Au dire des moniales qui vivaient
avec elle et qui étaient témoins oculaires de son
martyre, «le sourire ne quittait jamais ses lèvres, et pas
une seule fois elle ne montra d'impatience ou de l'ennui».
Heureux ceux qui savent vivre «le
terrible quotidien» de la vie comme l'a admirablement vécu
notre Servante de Dieu, car «le royaume de Dieu est à eux»,
et «leur récompense sera grande dans les Cieux» (Mt, 5, 10
et 12).
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