LA VIE DE SAINTE RAFQA
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SA MORT

Toute vie a une fin. Les chrétiens croient aussi bien à la Résurrection des morts qu'à l'éternité. Toutefois, le pas à franchir de notre vie terrestre à cette éternité n'est guère facile! Ce «saut dans le vide», comme diraient quelques-uns, reste vraiment effrayant. On ne meurt qu'une seule fois; l'homme ne fait qu'une seule fois l'expérience de la mort; c'est pourquoi, personne ne saurait être capable de nous dire ce qu'est «mourir», ni nous décrire «ce pas» ou bien «ce saut dans le vide»! Mais le croyant sait bien que, loin d'être «un saut dans le vide», «ce pas» n'est qu'un passage d'une vie à une autre, et cette traversée cesse d'être effroyable si l'homme vit vraiment «dans la crainte de Dieu», sa conscience ayant été tranquille d'avoir accompli son devoir envers son Créateur, envers son frère le prochain, comme envers soi-même. Aussi, ce dernier pas à faire ici-bas cesserait d'être terrible si l'on a porté sa croix avec le Christ et pour le Christ. Là, la mort devient plutôt très calme et très douce. Ainsi il en fut pour notre Servante de Dieu, sœur Rafqa la moniale libanaise maronite qui, après toute une vie pleine de bonnes actions, et après des douleurs atroces endurées durant 29 ans avec joie et patience pour l'amour du Christ, est morte le 23 mars 1914. Ecoutons sa supérieure, sœur Ursula Doumit, nous rapporter quels furent les derniers moments de notre Servante de Dieu avant de rendre son âme à Dieu.

«Sœur Rafqa, dit-elle, continua à souffrir une douleur insupportable du fait de sa cécité et de sa perclusion, résignée dans son malheur, remerciant Dieu dans l'épreuve qu'elle subissait et ce jusqu'à 1'heure de sa mort.

Si quelqu'un s'avisait de lui demander de ses nouvelles, elle répondait: «Je rends grâce à Dieu! En communion avec la Passion du Christ!...». Trois jours avant sa mort, il lui devint difficile de parler. Elle éleva alors sa pensée et son cœur vers le Ciel; et son calme, son silence et son immobilité tranquille lui donnaient l'apparence de quelqu'un qui repose d'un sommeil bienfaisant, bercé de doux rêves, ne prêtant attention à quoi que ce fût, ou bien qui entendait une conversation exquise, satisfaisante, qui n'aime pas qu'on interrompe le cours de son contentement. J'entrai chez elle et lui demandai: «Comment allez-vous aujourd'hui? Avez-vous peur de la mort? Courage! N'ayez pas peur! ». Elle sourit légèrement et me dit; «Non, je n'ai pas peur de la mort que j'attends depuis longtemps. Dieu me vivifiera par la mort». Et lorsque je vis que son état empirait, que son pouls devenait faible, que sa voix se faisait plus basse, je lui demandai: «Voulez-vous que le père aumônier vous donne l'Extrême-Onction?». «Oui, dit-elle, d'un ton de complet contentement et de parfait abandon». J'appelai tout de suite l'aumônier de notre monastère, le père Daniel de Jbeïl, qui l'administra; et elle était en complète possession de ses sens. Ce devoir terminé, je lui demandai si elle voulait recevoir la Sainte Communion, c'était vers l'heure des Vêpres, elle répondit: «J'ai communié aujourd'hui, comment le ferais-je une seconde fois? et je ne suis pas à jeûn. Je communierai demain». Que désirez-vous?, repris-je. Qu'on me fasse une lecture dans les livres: «Les Gloires de Marie» et «La Préparation à la mort». Je pris ces deux livres et me mis à lire. Elle écoutait attentivement chaque phrase.

Après le coucher du soleil, dès qu'il fit sombre, elle me dit: «Je voudrais dire adieu à mes sœurs les moniales et entendre leur voix avant ma mort. Les moniales vinrent et je leur fis comprendre de lui faire leurs adieux. Les moniales s'approchaient d'elle, chacune à son tour, et lui baisait la main, disant: «Pardonnez-moi, ma sœur! Demandez à Dieu la grâce pour moi! Priez pour moi». Chacune disait ces paroles qu'étouffaient les sanglots. Et elle disait à chaque moniale: «Et vous, ma sœur, pardonnez-moi, oubliez mes offenses et souvenez-vous de moi dans vos prières». Je lui fit mes adieux, la dernière, en versant d'abondantes larmes. Elle voulut à tout prix me baiser la main. Puis vint l'aumônier du monastère et elle lui dit: «Si vous le voulez bien, faites-moi une lecture dans le livre des agonisants». La lecture terminée, elle lui dit: «Mon père, puisque vous étiez aux champs et que vous êtes fatigué, je vous prie d'aller dormir». Moi et les moniales nous restâmes près d'elle cette nuit-là. Elle nous demanda de lui réciter à haute voix les litanies de S. Joseph et cinq dizaines du Rosaire.

A l'aube, elle demanda la Sainte Communion, disant: «Laissez-moi prendre mon Viatique avec moi». Lorsqu'elle eut reçu la Sainte Hostie, je lui dis en lui tenant la main: «Lorsque vous ne pourrez plus parler, ma sœur, pressez ma main en signe de contrition pour que le père aumônier vous donne une dernière absolution». «Oui», répondit-elle. Lorsque l'agonie commença, elle se mit à répéter: Jésus, Marie, Joseph, je vous donne mon cœur et mon esprit. Prenez possession de mon âme... et cela jusqu'à ce qu'elle fut trahie par sa voix. Alors je lui répétai la même invocation, elle pressa ma main et le prêtre lui donna la dernière absolution. Je redis l'invocation, elle ne put plus me presser la main, ses nerfs s'étant relâchés. Je lui dis à haute voix: «Pressez-moi la main, ma sœur, pour que le père aumônier vous accorde l'indulgence plénière»; elle pressa faiblement avec son index. Je lui dis encore: «Avez-vous votre connaissance et êtes-vous contrite?». Elle répondit par une inclination de la tête.

Près de quatre minutes après qu'elle eut reçu l'absolution et l'indulgence plénière, son âme pure s'envola vers son Créateur pour être récompensée de ses fatigues et de son combat dans l'Ordre, de ses souffrances pendant de longues années. Celui qui l'aurait vue morte aurait dit qu'elle reposait d'un sommeil tranquille et calme, comme si une couche de lumière brillait sur sa figure et que le sourire fut empreint sur ses lèvres. Nous plaçâmes des lunettes sur ses yeux pour en cacher les cavités. Elle mourut le vingt troisième jour du mois de mars de l'an mil neuf cent quatorze (23 Mars 1914) au monastère de S. Joseph, où nous sommes et qui est situé sur le col de Jrabta (Dahr Jrabta).

Deux jours se passèrent après sa mort, sans qu'aucune odeur putride ne fut exhalée par son cadavre. Elle demeura telle que si elle était encore en vie. Après ces deux jours nous lui fîmes des funérailles solennelles auxquelles prirent part les moines des monastères de Ma'ad et de Kfifane et quelques habitants des villages environnants que nous n'avions pas convoqués. Nous l'inhumâmes dans le caveau du monastère au milieu des prières et des pleurs. Tous ceux qui la virent furent étonnés et dirent: «Regardez donc cette moniale aveugle et percluse! Comme sa figure est resplendissante et lumineuse! On dirait qu'elle dort plutôt qu'elle n'est morte ».

Quant à notre amour, moi et les moniales, pour Rafqa et la douleur que nous causa sa mort, ma langue ne pourra pas les décrire. Sa vertu, sa piété, la douceur de son commerce nous la faisaient aimer malgré nous.

En la perdant, nous avons perdu un ange terrestre qui était une très douce consolation et un très grand encouragement pour nous. Nous l'avons pleurée, comme des enfants pleurent la plus chère des mamans. Son souvenir ne nous quitte jamais. Bien que morte elle demeure vivante dans notre monastère par ses vertus, ses austérités et les traces de son passage délicieux et édifiant».

Ainsi vivent «les saints», et ainsi meurent ceux qui sont unis au Christ leur vie durant. Et comme dit la liturgie: «Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur» !

Après que soeur Rafqa eut rendu son dernier soupir, la supérieure lui mit, au-dessous du bandeau qui enveloppait son front, des lunettes noires sur ses yeux. Son visage était resté radieux. Elle fut inhumée, le troisième jour, dans le caveau préparé pour les moniales, qui était très simple, et situé à quelque soixante mètres à l'ouest du monastère. Son cercueil était très léger à porter, car depuis fort longtemps elle n'était qu'un squelette. A regarder son tombeau extrêmement simple et presque inaperçu, on se rappelle cette vérité: «aux petites gens, de grands monuments; aux grandes personnes, une simple pierre!» Sans nul doute, la moniale Rafqa a été une grande personne qui marqua son siècle et son pays.