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SOEUR RAFQA, L'AVEUGLE
Etre privé de la vue est l'une
des souffrances psychiques les plus dures que peut subir une personne
humaine. Aveugle, on ne peut plus voir ce qu'on aime, ni apprécier
la beauté de ce qui nous entoure. Toutefois, le Christ a
voulu que sa jeune épouse, la sœur Rafqa, soit la victime
d'une cécité qu'elle a d'ailleurs supportée
avec joie, générosité et héroïcité.
Le calvaire de notre Servante de
Dieu commença donc par des maux de tête et d'yeux.
«Dès que je l'ai connue, rapporte son élève
Camila, veuve Tannous Saliba de Haouqa, elle éprouvait des
maux de tête et d'yeux. Lorsque la douleur s'aggrava, la supérieure
(de Mâr-Sém'an) l'envoya trouver un médecin
à Tripoli-port. Je l'accompagnai ainsi que le père
Séraphin Qenaïouer, aumônier des moniales à
cette époque-là, et le moucre. Le médecin lui
fit la sonde, une ponction allant d'une oreille à l'autre.
Le sang jaillit. Je me mis alors à pleurer de compassion
pour elle». La témoin avait environ 12 ans. «Mais elle resta
calme, continue-t-elle, souriant, répétant ces mots:
«En communion avec vos souffrances, ô Jésus!». Et me
voyant pleurer, elle me dit: «C'est moi qui souffre, pourquoi pleurez-vous?»
Elle paraissait n'éprouver aucune douleur. Deux ou trois
jours après, la plaie s'enflamma, et de la matière
purulente commença à en sortir en abondance, et cela
un mois durant. Elle revint au monastère de S. Sém'an,
et depuis lors, elle n'eut aucun jour de repos; bien au contraire,
ses douleurs s'aggravaient de jour en jour, et elle les supportait
priant, souffrant avec Jésus, silencieuse» .
Cette passion vécue par sœur
Rafqa a été bien décrite par toutes ses consœurs,
et d'une manière particulière par sa future supérieure
sœur Ursula Doumit. «Lorsque je me dirigeai vers le monastère
de S. Sém'an EI-Qarn, rapporte celle-ci, dans le dessein
d'y prendre l'habit religieux, la moniale Rafqa y était;
et dès mon arrivée au monastère, je demandai
de ses nouvelles à ma tante, la moniale Tacla Doumit de Ma'ad,
et celle-ci me répondit: Elle a eu mal aux yeux et elle a
été dirigée vers Tripoli pour la montrer aux
médecins. Quelque temps après, elle revint au monastère
d'EI-Qarn et ses yeux restaient rouges. L'œil droit était
rouge et enflé, exorbité; l'autre œil était
troublé et enflammé.
«Je fis mon noviciat, continue-t-elle,
au monastère nommé plus haut, et lorsque j'eus achevé
les deux ans de probation, je prononçai les voeux de religion
et je demeurai dix ans (en ce monastère). Durant toute cette
période, la moniale Rafqa souffrait des douleurs intolérables
provoquées par son mal d'yeux et surtout par son oeil droit.
Elle ne pouvait pas du tout supporter la lumière, qui augmentait
la douleur. Aussi habitait-elle une chambre dont la porte et la
fenêtre étaient fermées.
Elle ne se plaignait, ni ne murmurait,
elle était au contraire patiente et remerciait Dieu, prononçant
son Saint Nom à toute occasion, répétant ces
paroles, lorsque la douleur devenait plus aiguë: «Pour la gloire
de Dieu, en communion avec la Passion du Christ! en communion avec
la couronne d'épines qui fut (placée) sur votre tête,
ô mon Seigneur! ».
Dès que la douleur ou le mal
lui laissaient le moindre répit, elle s'occupait à
différents travaux intérieurs au monastère,
travaux qu'elle pouvait faire.
Comme les soins des médecins
de Tripoli ne lui profitaiènt nullement et qu'il y avait
à Sér'el un prêtre, nommé le curé
Mikhaïl, ayant des notions de médecine, la Supérieure
du monastère lui envoya Rafqa, pour qu'elle lui montre ses
yeux. Ce prêtre l'appelait la «sainte moniale». Elle la fit
accompagner par une jeune fille du village de 'Arbé qui fréquentait
le monastère et se nommait Camila, afin qu'elle la servît.
Comme le traitement du curé
ne lui fut d'aucune utilité, elle revint au monastère,
souffrant toujours des douleurs excessives. Et comme j'avais un
parent médecin diplômé, nommé Joseph
Effendi Ragi, de Batroun, qui était à ce moment-là,
médecin militaire à Batroun, la Supérieure
du monastère, feue la moniale Ziara (Visitation) Al Ghostaouyé
(de Ghosta) m'ordonna de lui écrire pour qu'il vint voir
la moniale Rafqa. J'écrivis et il vint. L'ayant examinée,
il dit: «La douleur que cette moniale souffre dans ses yeux est
indescriptible, car la douleur est dans le nerf des yeux et il est
impossible qu'un traitement quelconque la guérisse». Rafqa
lui demanda instamment de lui enlever l'oeil droit qui souffrait,
peutêtre serait-elle soulagée de la douleur que cet
oeil lui causait; mais le médecin répondit: Si je
l'arrache, la douleur se transférerait à l'autre œil
troublé déjà et au-dessus duquel elle sentait
déjà des picotements intermittents.
Finalement, la Supérieure
l'envoya à Beyrouth et mon oncle paternel Saleh Doumit, l'accompagna.
Arrivée à Jbeïl elle y rencontra, dans notre
résidence, feu père Estéphane Benta'el qui
lui dit: Il y a maintenant à Jbeïl un médecin
américain. Montrezlui votre œil. Il peut se faire qu'il vous
guérisse. Elle ne refusa pas. Alors le père appela
le médecin qui, l'ayant examinée, jugea nécessaire
une opération de l'œil droit et il insista, essayant de convaincre
(la moniale) qu'il y avait dans l'œil plusieurs membranes légères
semblables aux pelures de l'oignon. Si la membrane malade était
enlevée l'œil guérirait. Mais Rafqa refusa de se laisser
opérer avant d'avoir demandé l'autorisation de sa
Supérieure, pour voir si elle acceptait que l'opération
se fasse. Elle en écrivit donc à la Supérieure;
le père Estéphane fit de même. Comme ces deux
lettres tardèrent à arriver à destination et
que la Supérieure et moi, nous ne savions rien de l'affaire,
nous eûmes de grandes inquiétudes à son sujet.
Le père Estéphane l'avait convaincue de subir l'opération,
le médecin lui ayant persuadé qu'elle guérirait.
Elle obtempéra donc à son conseil et à son
insistance.
Le père Estéphane raconta
quelque temps après la façon dont cela eut lieu. Il
dit: trompé par les paroles de ce médecin et par son
affirmation qu'elle guérirait s'il lui faisait une opération,
et comme je ne recevais entre temps aucune réponse de la
Supérieure, J’acceptai.
Avant qu'il commença l'opération,
je lui demandai, dit-il, de lui anesthésier l'œil, pour qu'elle
ne sentît pas la douleur, mais elle n'accepta pas. Il la fit
donc asseoir sur une chaise et fit pénétrer dans son
œil un bistouri long et affilé comme un hameçon et
le tira vers sa poitrine. L'œil fut arraché en entier et
il tomba devant elle à terre, palpitant un peu. Elle dit:
«En communion avec la Passion du Christ! Dieu vous garde vos mains!
Dieu vous récompense!» et sur le champ, le sang coula abondant.
Quant à la douleur qu'elle endura à ce moment-là,
Dieu sait combien elle fut atroce. Malgré cela elle ne poussa
pas de gémissements, ne se troubla point et ne prononça
que ces douces paroles; elle demeura calme et silencieuse, tranquille,
comme si rien ne lui était arrivé. Pour moi, continue
le père Estéphane, lorsque je vis ce douloureux spectacle,
dont la barbarie est capable de fendre les rochers, je perdis la
raison et je ne sus plus ce que je dis à ce médecin.
Je lui adressai des reproches amers et cruels, blâmant vigoureusement
son acte atroce. Il s'émut de mes paroles et, pris de crainte,
il s'esquiva. Quant à la moniale Rafqa, elle resta toute
cette nuit-là dans la résidence, se retournant sur
son lit de douleur, ne pouvant dormir ni se reposer un seul petit
moment, ayant toujours la main sur la cavité de l'œil pour
empêcher le sang qui coulait avec abondance. Lorsqu'elle me
vit, elle me dit: avez-vous donné au médecin son salaire?
Elle mit la main à la poche, en sortit un porte-monnaie et
dit: «Prenez-le et donnez-lui son salaire. (Il est certain que l'argent
qu'elle avait, lui a été donné par sa Supérieure
pour le dépenser pour se soigner». Ses paroles me mirent
en colère et je lui dis: «Vous voulez que je lui donne son
salaire parce qu'il vous a arraché l'œil!. Il est parti et
il n'a plus reparu, depuis que je lui ai dit de paroles véhémentes»
.
Puis Rafqa vint à Beyrouth,
pour soigner son œil arraché. Elle demeura chez les Filles
de la Charité. Les médecins arrêtèrent
le sang qui coulait de la cavité et calmèrent la douleur
qui se concentra sur l'autre œil. les médecins lui dirent
que les traitements ne seraient pour elle d'aucun profit. Elle re"i
vint au monastère d'EI-Qarn, avec cet œil endolori,! Je lui
demandai à son retour, dit sœur Ursula, comment avait été
faite l'opération et elle me répondit: «J'ai accepté
de la subir sur le désir du père Estéphane
et lorsque le médecin m'arracha l'œil, qui tomba à
terre, je l'ai vu de mon autre œil qui me permettai1 de le voir
un peu palpitant et s'agitant, et je sentis des étincelles
jaillir et une douleur que je ne puis décrire. La terre tournait
autour de moi».
Ainsi elle demeura en cet état,
supportant d'atroces souffrances dans son œil gauche, à tel
point qu'elle finit par perdre la vue. L'œil devint faible, se rapetissa
et s'enfonça dans son orbite comme l'œi droit et Rafqa devint
aveugle».
Malgré ses douleurs atroces,
sœur Rafqa ne demandait ni médecin, ni médicaments.
Ce fut sa Supérieure qui l'envoyait chez le médecin.
Notre Servante de Dieu disait plutôt: «mon médecin,
c'est, Dieu». «Elle ne se plaignait pas de son état, rapporte
sœur Tacla de Merah-el-Ziyat; au contraire, elle était affable
et joyeuse dans ses souffrances. Lorsque la douleur devenait plus
forte et que ses larmes coulaient à cause de la violence
du mal, elle disait: «en communion avec les souffrances de Jésus!
avec les douleurs causées par la lance! avec la couronne
d'épines! ». Et elle énumérait toutes les souffrances
de Notre Seigneur. Je ne l'ai jamais entendue demander la mort.
Elle remerciait toujours les moniales, et elle leur répétait:
«Que Dieu vous rende le bien (que vous me faites). Qu'Il vous donne
toute prospérité. Qu'Il augmente votre bien!».
«Elle supportait ses douleurs avec
une patience extraordinaire, rapporte sœur Hanni Alouan de Aïtou
qui la soignait au monastère de Saint-Sém'an. En tout
cela, elle ne murmura, ni ne se plaignit, ni ne récrimina
contre son sort. Le sourire ne la quitta point en cet état,
et sa parole resta douce et affable. Tout ce que je vous dirai concernant
sa patience sera au-dessous de la vérité, parce qu'elle
dépasse toute description. Je n'ai rien vu de semblable».
Et cette sœur de terminer en disant: «Elle était pauvre par
sa santé, pauvre par sa naissance et sa famille. Elle vécut
pauvre au monastère, dans sa nourriture, son vêtement,
sa cellule. Elle n'était riche que par ses souffrances, ses
maladies et son amour de Dieu».
Certes, sœur Rafqa a bien su en quoi
consiste la richesse ici-bas, comme elle a bien su être la
personne la plus riche au monde. Sa richesse était incommensurable
parce qu'elle la tirait du cœur du Christ à qui elle se trouvait
constamment unie! Aveugle, elle l'est devenue complètement,
mais elle voyait déjà plus clair «les choses invisibles»,
et elle savait que la tribulation d'ici-bas, «nous prépare,
bien au delà de toute mesure, une masse éternelle
de gloire»(2 Co, 4, 17). D'où toute la valeur de sa cécité,
et le secret de son bonheur!
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