LA VIE DE SAINTE RAFQA
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L'ENTREE EN RELIGION

Dans notre vie chrétienne, nous devons prendre conscience de cette vérité que c'est Dieu qui fait toujours le premier pas. Dieu appelle et l'homme répond à cet appel. «Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, dit le Christ à ses disciples, mais c'est moi qui vous ai choisis et vous ai institués pour que vous alliez et que vous portiez du fruit, et un fruit qui demeure» (ln, 15, 16).

Le choix du Seigneur se fait de mille et une manières. Ce qui nous paraît être parfois une cause ou un prétexte, n'est au fond qu'un signe voulu ou autorisé par Dieu afin que nous entendions son appel. Un conflit surgi entre une marâtre et une tante pourrait être une occasion pour prendre conscience de sa vocation et se rendre au couvent si on est vraiment appelé à suivre le Christ et à se consacrer totalement à son service et au service du prochain. La vocation prend naissance dans le cœur humain et se développe; mais c'est Dieu lui-même, par des voies qui lui sont propres, qui la sème et l'arrose jusqu'à ce qu'elle pousse, éclose, fleurisse et donne du fruit.

Au Liban, du temps de notre Servante de Dieu, dès que la fille devenait pubère, ses parents pensaient déjà à la marier. La jeune Boutrossiéh subit le même sort. A quatorze ans, son père la rappela de Damas, dans l'intention de la pousser au mariage, projet qui était d'ailleurs totalement étranger à l'esprit de notre Servante de Dieu. C'est pourquoi, après sa rentrée à Himlaya, les années passaient, et Boutrossiéh refusait l'idée de se marier. Une fois, un certain jeune homme lui dit en route: «Où me donnez-vous un rendez-vous?». «Près de l'église», lui répondit-elle; expression qui signifie: «nous nous retrouverons au cimetière après la mort». Alors le jeune homme se fâcha et partit. Plus d'un prétendant s'est présenté à la jeune Boutrossiéh dont la beauté extérieure était doublée d'une beauté de l'âme; mais elle refusait toujours l'idée de se marier jusqu'au moment où elle devint majeure. «Lorsque j'eus atteint l'âge de 14 ans, dit-elle à sa supérieure sœur Ursula Doumit, ma marâtre voulait me marier à son frère et ma tante maternelle, de son côté, voulait me marier à son fils. Par suite de ce désaccord entre les deux femmes, à mon sujet, il y eut entre elles, de l'aversion et de l'inimitié. Un jour, qu'ayant puisé de l'eau à la fontaine, dans une jarre, je revenais à ma maison, j'entendis ma marâtre et ma tante s'insulter et se lancer des paroles blessantes à cause de moi, chacune d'elles voulant me marier selon ses désirs. Je fus impressionnée et chagrinée par ces disputes dont j'étais l'occasion. Je me tins à l'écart, accablée de tristesse et de douleur et demandai à Dieu de me délivrer de ces mauvais pas. Aussitôt l'idée me vint d'entrer en religion. Sans plus tarder, je me dirigeai au couvent de Notre-Dame de la Délivrance à Bikfaya, appartenant aux sœurs Mariamettes - connues vulgairement sous le nom de Jésuates. En route, je recontrai trois jeunes filles et leur dis: «Je m'en vais au couvent de Notre-Dame de la Délivrance pour me faire religieuse, voulez-vous venir avec moi, pour embrasser la vie religieuse? Deux me répondirent affirmativement, la troisième me dit: «Lorsque j’aurai vu que vous avez persévéré au couvent, Je vous suivrai».

«Nous nous dirigeâmes toutes les trois au couvent. Lorsque j'eus pénétré dans l'Eglise, j'éprouvai une joie et un contentement intérieur; et lorsque j'eus regardé l'image de la Vierge, j'entendis comme une voix qui partait d'elle pour pénétrer jusqu'au plus intime de ma conscience. Elle me disait: tu te feras religieuse.

«Nous demandâmes ensuite de voir la Supérieure pour lui exposer que nous avions décidé d'entrer en religion. Elle vint et je la priai de me recevoir au couvent. Les deux autres filles qui m'accompagnaient firent comme moi. La Supérieure me dit: «Sois la bienvenue». Puis elle me tint la main et me fit entrer au couvent sans rien me demander. Elle se tourna ensuite vers les deux autres jeunes filles et leur dit: «Vous reviendrez dans quelque temps au couvent et vous serez reçues». Lorsqu'elles entendirent la réponse de la Supérieure, elles me dirent: «Heureuse êtes-vous! Vous avez été reçue au couvent». Pour moi, je fus étonnée de voir la supérieure faire droit à ma requête, sans rien me demander. J'attribuai cela à l'image de N.D. de la Délivrance que j'avais vue à l'église».

Ainsi, la voix de Dieu se fit entendre, et Boutrossiéh entra en religion dans la Congrégation des Mariamettes qui a été fondée, comme nous l'avons vu, par le père Joseph Gémayel et les pères Jésuites. Ce fut en 1853, et notre Servante de Dieu avait vingt-et un ans révolus. Son nom figure d'ailleurs parmi les premières recrues de cette Congrégation.

Boutrossiéh abandonna tout et s'en alla suivre le Christ. Son père, indigné, se rendit alors à Bikfaya pour la reprendre et la ramener à la maison; mais ce fut en vain; la décision de la jeune Boutrossiéh était définitive, et l'appel de Dieu était beaucoup plus fort que l'appel du sang. «Lorsque mon père apprit, continue-t-elle, que j'avais quitté la maison et que j'étais entrée au couvent, il vint me trouver, accompagné de sa femme. La maîtresse des novices m'apprit sa venue et me dit: «Votre père et votre mère sont là au couvent et ils sont venus pour vous ramener à la maison». Je lui répondis: «Je préfère que ma mère me prenne, plutôt que de sortir du couvent». La religieuse fut surprise de ma réponse et me dit: «Que veut dire cela?». Je lui dis alors: «Ma mère est morte et cette femme qui accompagne mon père est sa femme». Et je priai alors la maîtresse des novices de me dispenser de les voir, ce qu'elle accepta. Ils s'en retournèrent donc tristes et, depuis lors, je ne les ai plus vus de toute ma vie religieuse».

Ce n'était pas «un au-revoir»; ce fut un adieu au monde et un adieu à tout ce qui l'attachait à ce monde, même à la personne qui lui restait cher, son: père. Elle a tout abandonné pour chercher le Christ et pour goûter la vraie joie dans le Temple du ! Seigneur.

Après avoir passé un an au postulat, la jeune Boutrossiéh prit l'habit du noviciat le dimanche 9 février 1855, en la fête de Saint Maron.

Au noviciat, «elle était pieuse, vertueuse, humble, observatrice de la Règle. Son aspect remuait dans les cœurs des sentiments de piété. On ne remarquait rien en elle qui rebutât les sœurs, au contraire, toutes l'aimaient et l'estimaient». A la fIn de la période de probation, elle fit la première profession religieuse et elle émit, en 1856, les vœux temporaires d'obéissance, de chasteté et de pauvreté, auxquels s'ajoutait un quatrième vœu de «faire la mission», c'est-à-dire de collaborer avec les pères Jésuites et sous leur direction, à l'apostolat auprès de la population féminine, et d'aller tous les dimanches enseigner le catéchisme aux enfants dans les villages dépourvus d'école.

«Je restai postulante au couvent de Bikfaya, continue-t-elle à sa supérieure, portant mes habits séculiers pendant un an, accomplissant quelques travaux intérieurs dans le couvent. Puis je pris l'habit des novices et passai au noviciat un an et demi, puis je fus transférée au couvent de Ghazir où j'ai prononcé les vœux de religion. Je fus chargée de la cuisine. Je préparais la nourriture des élèves du couvent de Ghazir, on comptait S.B. Mgr le Patriarche Elias Al Houayek, que Dieu garde, puis Mgr Pierre Zoghbi, de pieuse mémoire, et votre oncle paternel (celui de sœur Ursula sa supérieure) le père Etienne Doumit, dominicain. Je restai sept ans dans ce couvent remplissant la même charge. Quand j'avais fini mon travail, j'apprenais l'arabe, la calligraphie et le calcul» .

Ainsi après avoir été orpheline et domestique à Damas, Boutrossiéh devint une religieuse chargée d'assurer le travail au couvent, et l'enseignement et l'éducation aux enfants de la montagne libanaise.