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CONCLUSION
La biographie de la moniale Rafqa
de Himlaya n'est que l'histoire d'une souffrance vécue avec
amour, avec générosité et avec joie! Loin d'être
une stoïcienne, elle a porté au monde un message, et
elle a donné au commun des mortels une leçon des plus
belles!
On se tromperait si l'on considérait
le chrétien comme un adhérent du stoïcisme. Le
chrétien est un disciple du Christ qui, loin de chanter la
majesté des souffrances humaines, est resté sensible
à toute souffrance, et qui nous a appris comment nous devons
souffrir. Le chrétien est celui qui regarde toute souffrance
à travers Jésus-Christ, et comme Jésus-Christ.
Dans l'Ancien Testament, la souffrance était considérée
parfois, si ce n'est souvent, comme un signe de malédiction;
tandis que dans le Nouveau Testament, la souffrance devient béatitude
et source de bonheur (Mt,5, 3-12), C'est là l'un des secrets
de notre Religion chrétienne.
De plus, à entendre Saint
Paul dire qu'il surabonde de joie dans toutes ses tribulations (2
Cor, 7,4), d'aucuns pourraient se demander si la foi du chrétien
ne serait pas insensibilité et indifférence! Mais
lorsqu'on connaît bien les chrétiens, lorsqu'on vit
avec eux, on se rend compte que leur foi de croyants devient plutôt
source de toute sensibilité et de toute ouverture aux autres.
Le Christ lui-même n'a-t-il pas été sensible
à toute douleur humaine? Ne s'est-Il pas fait homme pour
alléger nos souffrances et réduire nos peines? Combien
de fois nous Le voyons, dans l'Evangile, ému et compatissant:
en consolant la femme qui venait de perdre son fils unique (Lc,
7, 13), en guérissant les malades (Mt, 14, 14), en apprenant
la mort de son ami Lazare (ln, Il, 33 et 38), en ayant pitié
de la foule qui Le suivait sans pain et sans eau (Mc, 6, 34), etc...
Etant «vrai homme», voire le plus parfait des hommes, tout en étant
bien sûr «vrai Dieu» -et c'est là que réside
tout le mystère de son Incarnation-Rédemptrice le
Christ a pu donner, par sa Passion, un sens aux souffrances humaines.
Par sa Passion, Il a pu nous enseigner cette vérité
que ce sont les souffrances «du vendredi» qui préparent la
joie «du dimanche», à condition que nos souffrances deviennent
intimement liées à la Passion du Christ.
Qu'on le veuille ou non, la souffrance
était et reste toujours notre pain quotidien, quelque soit
notre âge, notre sexe, notre patrie, notre condition etc...
Mais n'oublions pas qu'en tant que baptisés, nous sommes
membres du Corps du Christ; nous appartenons au Christ; et, comme
dit Saint Paul dans ses diverses Epîtres, «.la faveur de Dieu
qui nous a été donnée, n'est pas seulement
de croire au Christ et d'être membre de son Corps, mais aussi
de souffrir pour Lui» (Ph, 1,29). Oui, la faveur de Dieu, c'est
de souffrir pour Lui et avec Lui. Toute l'éducation chrétienne
consiste donc à savoir souffrir avec le Christ, pour le Christ
et aussi par le Christ.
De plus, le Christ, en tant que vrai
homme, était solidaire de tous les hommes, dans le passé,
Il l'est dans le présent et le sera dans le futur. Nous-mêmes,
en tant qu'hommes, nous sommes aussi ontologiquement solidaires
les uns des autres. Etant notre modèle et l'exemple par excellence
que nous devons imiter à tout instant de notre vie, le Christ
s'est fait solidaire de tous ceux qui souffrent en ce monde, et
Il nous a laissé cette loi que nous devons observer si nous
voulons être vraiment ses disciples. C'est pourquoi, nous
devons souffrir, non seulement en Lui, avec Lui, et pour Lui, mais
aussi, à son exemple, avec et pour l'humanité entière
qui gémit et se lamente.
D'aucuns pourraient se demander:
pourquoi tout cela? La réponse est simple: lorsque nous souffrons
avec les autres et nous partageons leurs malheurs, nous serons alors
capables de réduire leur peine et d'alléger leurs
douleurs. Le petit enfant qui subit une opération souffre
et pleure; mais quand il se rend compte que sa maman est là
à ses côtés, et qu'elle le tient avec ses bras
d'amour, et que son cœur maternel souffre autant que lui, et peut-être
plus que lui, et qu'elle soupire en même temps que lui, comme
si leur souffrance s'était mise au même diapason ou
se diffusait sur une même longueur d'onde, alors sa souffrance
est vraiment réduite, et sa douleur est apaisée. Et
la maman qui souffre pour son bien-aimé est alors pleine
de joie, et son visage garde sa sérénité, car
elle souffre pour et avec cet être qui lui est cher. Souffrir
avec joie n'est donc point insensibilité ou indifférence,
c'est un acte d'amour.
Il est certain qu'il faut avoir un
cœur pur pour comprendre ces réalités. Le cœur humain,
envahi par les passions diverses, est incapable de saisir toujours
ce qu'est l'oubli de soi, et ce qu'est le don total de soi-même
pour autrui; autrement dit, ce qu'est le vrai amour! En effet, lorsque
les passions s'emparent du cœur humain, elles le rendent tellement
opaque qu'il perd sa transparence et sa limpidité; d'où
son malheur, sa solitude et son enfer; toutefois, et par bonheur,
il garde la nostalgie du «paradis perdu»; c'est pourquoi, quoique
opaque et dur, il demeure récupérable; ne nous désespérons
jamais!
Sœur Rafqa qui s'est consacrée
totalement à Dieu, et qui a tout quitté pour être
entièrement au Christ son bien-aimé, a compris ces
vérités, et elle a agi en conséquence. Cette
religieuse de la montagne libanaise a cherché à vivre
son amour pour le Christ et pour 1 'humanité dans toute sa
plénitude, et elle y est parvenue. Le Seigneur, si l'on ose
dire, n'a pas voulu être moins généreux qu'elle;
Il lui accorda une grâce toute spéciale: c'est de souffrir
et de compléter en son corps, d'ailleurs chétif, «les
plaies de Jésus Christ» de sorte que, comme dit Saint Paul,
ce n'était plus elle qui vivait mais c'était le Christ
qui vivait en elle (Ga, 2, 20). Peut-on aspirer à quelque
chose de plus?
Toutefois, dans la vie de notre Servante
de Dieu, nous nous sommes heurtés à deux paradoxes:
d'une part, comment se fait-il qu'en dépit de ses souffrances
atroces et qui ont trop duré, sœur Rafqa est restée
toujours heureuse, et que son visage radieux rayonnait constamment
de joie? D'autre part, comment peut-on expliquer ce fait qu'elle
est restée solitaire et enfermée au monastère,
voire clouée sur son lit, des dizaines d'années, et
pourtant, elle n'a jamais souffert de la solitude? et elle n'a connu
ni l'angoisse, ni la tristesse, ni la tribulation? Si paradoxal
que cela paraîsse, ce fut la réalité même
des choses, et c'est là que réside tout le secret
de sa vie! C'est là aussi que nous saisissons, dans toute
son ampleur, le message que sœur Rafqa, la moniale libanaise maronite,
a porté et qu'elle porte à notre monde contemporain,
ce monde qui cherche le bonheur et qui ne le trouve pas, ce monde
qui est plongé dans la solitude dont il cherche de s'enfuir,
sans y parvenir!
En effet, notre monde contemporain,
en dépit des découvertes auxquelles il est parvenu
et dont il est, à juste titre, fier; et en dépit du
confort dans lequel il vit; ce monde est victime de la solitude,
une solitude effrayante qui l'écrase et le tue:
Solitude de l'individu qui cherche
d'en sortir en fréquentant réunions, meetings, cabarets,
toute sortes de boîtes de nuit, etc... sans d'ailleurs y parvenir;
il est parmi les autres, quantité d'autres, et pourtant sa
soli tude le tue.
Solitude «du couple» et «dans le
couple» qui s'avère plus dure et plus terrible que celle
de l'individu. On est sous un même toit; et pourtant on est
isolé, et victime d'une association à deux. Situation
infernale: à deux et pourtant solitaire.
Solitude «dans le monastère»
et «du monastère» où le moine et la religieuse vivent
en communauté, mais isolés, chacun vit dans sa tour
d'ivoire, renfermé sur lui-même, ne pensant qu'à
soi-même. Situation plus infernale encore, car de temps à
autre, le consacré prend conscience qu'il est porteur d'un
message, et qu'il doit témoigner de quelque chose, et pourtant,
il mène une vie inféconde, privée de son sens.
Solitude qui le ronge et le tourmente, et il cherche de s'en évader;
mais malheureusement, toute évasion reste possible à
l'exception de l'évasion de soi -même.
Solitude «dans le presbytère»
et «du presbytère» où le pasteur d'âmes, bien
que plongé dans les activités de la paroisse et vivant
parmi les autres, souffre d'un isolement qui ne crée que
des idées noires et un nervosisme gênant.
A toutes ces solitudes, et à
tant d'autres que nous rencontrons dans la société
humaine, civile et religieuse, et à tous les échelons,
la moniale libanaise maronite, sœur Rafqa, dont «le sourire ne quittait
jamais les lèvres», est là pour nous en donner le
remède, voire même l'unique moyen pour en sortir. Ce
moyen consiste à «savoir aimer» Dieu et les autres, tous
les autres, et à «savoir souffrir» pour le Christ et pour
les autres, avec? tout l'amour sincère que peut éprouver
un cœur humain. Seul l'amour est créateur et vivifiant, tandis
que l'égoïsme écrase et tue. L'ouverture aux
autres est source de joie tandis que la recherche de ses propres
intérêts n'est qu'angoisse et tribulation. Penser aux
autres, surtout à ceux qui souffrent, et se dévouer
pour eux, c'est connaître le vrai bonheur, tandis que donner
libre cours à ses diverses passions: «à la convoitise
de la chair, à la convoitise des yeux, et à l'orgueil
de la richesse» (1Jn, 2, 16), n'est, en réalité, qu'amertume
et ennui! Pourtant, nous cherchons incessamment la joie et le bonheur!
Sœur Rafqa n'a rien écrit
bien qu'elle fut très instruite et très intelligente.
Elle ne nous a laissé aucune lettre, si petite soit-elle;
cependant, elle a écrit tout un chapitre sur la souffrance
créatrice de joie. Qui de nous ne sent pas le besoin de lire
en ce chapitre, surtout qu'il est l'histoire d'une vie menée
par une personne chair de notre chair et os de nos os? Sœur Rafqa
est morte il y a plus d'un demi-siècle; mais son message
reste vivant, et sa vertu reste salvatrice. La beauté du
message de cette moniale libanaise maronite consiste dans le fait
qu'il n'est pas théorique, mais qu'il est l'histoire de toute
une vie. Il en est de même de son témoignage; celui-ci
n'est pas du simple «donné», mais il est surtout du pur «vécu»;
d'où sa force et sa valeur.
Vraiment, les «saints» ont toujours
quelque chose à nous dire; ah! si nous savions les écouter!
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