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LES MARIAMETTES: FONDATION, SUPPRESSION ET FUSION

Au XIX siècle, au Liban comme dans tout le Moyen-Orient qui vivait sous l'empire ottoman dans une ignorance opaque et sous les menaces permanentes des persécutions, les Missions étrangères, en particulier les françaises, cherchaient à donner une certaine instruction aux habitants du pays. En outre, on y sentait la nécessité de relever par l'instruction la condition féminine au Levant. C'est pourquoi, le 8 avril 1833, le supérieur des pères Lazaristes à Damas, le père M. Poussou, écrivit ceci: «L'éducation des filles est ici plus négligée que celle des garçons; leur éducation religieuse est tout à fait nulle... Une école de filles est donc aussi nécessaire qu'une école de garçons». D'où l'arrivée au Liban et en Syrie des religieuses d'Occident venues à la demande des pères jésuites et des lazaristes: sœurs St-Joseph de l'Apparition, sœurs de la Charité, etc... qui ouvrirent des écoles de filles à Beyrouth, à Bikfaya, à Zahlé, etc...

Quelque temps après, la rivalité «Jésuites Lazaristes», «sœurs de Saint-Joseph de l'Apparition -sœurs de la Charité» se fit malheureusement jour. Il en est résulté que les sœurs de Saint-Joseph de l'Apparition durent quitter Bikfaya. Alors, comme dit le père Louis Abougit, s.j., dans sa lettre à Propaganda Fide, le 8 septembre 1851: «on songe à combler le vide qu'a laissé leur départ par l'établissement d'une Congrégation enseignante indigène. Bien de ferventes âmes soupirent ici, disait-il, après le jour où cette œuvre sera réalisée. La seule difficulté qui arrête est le manque de ressources pécuniaires». Ce fut le curé du village de Bikfaya, le père Joseph Gémayel, qui leva cet obstacle grâce à sa générosité et à celle de sa famille; et en 1853, la Congrégation des «Mariamettes» a été fondée. Notons que le père Joseph en question dut renoncer à son projet de vie religieuse dans la Compagnie de Jésus pour être proche des «Mariamettes» et les guider.

Les pères jésuites Estève et Abougit approuvèrent le projet, si bien que le 1er janvier 1853, le père Joseph Gémayel inaugura un cahier par ces paroles: «Le premier jour de Janvier -premier jour de l'année du Seigneur Jésus-Christ, au nom adoré, 1853 est le jour de la Rénovation de la société des Filles de Marie, lesquelles se sont réunies sous sa protection. Elles ont choisi pour protectrice auprès d'Elle sainte Dorothée, vierge et martyre. Elles ont choisi pour but l'enseignement dans les classes, but qui n'est pas exclusif...

«Sont entrées dans cette société:

1) Douna, fille de Hajje Nassar, âgée de vingt huit ans. Elle est veuve de Fahim Gémayel, de Bikfaya.

2) Sa sœur Leila, âgée de trente ans.

3) Taqla, fille de Joseph Saouda, de Himlaya, âgée de trente ans.

4) Boutrossiéh, fille de Rahhal Cheboq de Himlaya, âgée de vingt ans». Cette dernière est la Servante de Dieu, qui s'appelait Boutrossiéh, ou Pierrette en français.

Un an plus tard, au matin de la fête de Saint Maron (Patron de l'Eglise Maronite), le dimanche 9 février 1855, et à l'issue d'une retraite prêchée par le père Estève, s.j., les sept premières associées revêtaient le nouvel habit de la société qui fut très simple: robe violette avec un tablier de même couleur, voile brun et petite pèlerine. Ce jour-là s'achevait au village de Bikfaya un triduum en l'honneur du dogme de l'Immaculée- conception, défini par Pie IX le 8 décembre précédent. Sur la proposition du père Abougit, il fut décidé aussi que le 8 décembre serait la fête patronale de la nouvelle Congrégation dont les membres porteraient désormais le nom de «Mariamât de l'Immaculée-Conception». Le vocable «Mariamât» est, en arabe, le pluriel du mot «Mariam» ou Marie.

L'Institut des Mariamettes était donc fondé, en 1853. En novembre 1855, le père Joseph Gémayel s'est rendu dans la Béqua', région Est du Liban, pour affaires. Il y trouva les pères jésuites «préoccupés d'une œuvre semblable à celle de Bikfaya pour le développement de leurs écoles». Conscients de la nécessité de fonder une association, les pères jésuites résidents à Zahlé, chef-lieu de la Béqua', ne trouvaient pas un autre «père Joseph Gémayel» pour couvrir les frais et subvenir à tous les besoins de l'Institut à fonder. En Attendant, les fillettes, à Zahlé, faisaient le vœu de chasteté en secret, devant le père jésuite responsable, et continuaient à vivre en famille.

Comme l'a bien souligné le grand historien le Père H. Jalabert, la disparition des documents dans l'incendie et le pillage de 1860 rend impossible une chronologie des événements. Toutefois, des recoupements permettent seulement d'affirmer que la fondation des «Filles du Sacré-Cœur de Jésus» à Zahlé ne put avoir lieu avant 1856. Ce qui est sûr, dit le père Jalabert, c'est qu'à la fin de décembre 1857 il Y avait dix associées.

A Zahlé comme à Bikfaya, les Filles du Sacré cœur de Jésus et celles du Cœur de Marie ou Mariamettes offraient à la population féminine des connaissances, sommaires certes, mais très utiles. D'où les demandes de toute part; ainsi elles furent envoyées dans plusieurs villages et à travers tout le Liban. A la veille de la douloureuse année 1860, elles dirigeaient chacune une dizaine d'écoles. Il se faisait ainsi beaucoup de bien. Mais en 1860 la moitié du Liban était à feu et à sang; et les pauvres Filles du Sacré-Cœur et les Mariamettes vécurent des heures d'épouvante surtout à Zahlé, et à Deir-el-Qamar où se trouvait la Servante de Dieu.

En parlant de la fondation et de la suppression des Mariamettes, nous ne pouvons que parler des attrocités commises par les druzes contre les chrétiens en 1860. Rappelons que les druzes forment une communauté d'origine musulmane, mais qui s'est inspirée, au XII siècle, de la philosophie platonicienne. Voici, en résumé, en quoi consistait la guerre de 1860 dont a été témoin la Servante de Dieu. Les deux communautés, chrétienne et druze, vivaient depuis un certain temps en paix. Toutefois les grandes Puissances d'alors rivalisaient pour avoir plus de prestige au Moyen-Orient. Aussi, les Français soutenaient les Maronites, et les Anglais soutenaient les Druzes. Ces derniers, à l'instigation des Anglais, attaquèrent les Maronites à plusieurs reprises: en 1840, en 1843, en 1845, et surtout en 1860 où fut le grand massacre des Maronites. Voilà ce que nous lisons dans l'Histoire de l'Eglise Maronite faite par Mgr Pierre DIB: «Les tristes événements de 1860 sont trop connus pour qu'il soit besoin d'en faire ici l'histoire. Toutefois, pour en rappeler les horreurs, nous citerons les paroles d'un témoin oculaire: «Nous ne voulons pas terminer la portion de notre récit qui se rapporte aux événements dont le Liban a été le théâtre, sans faire une sorte de récapitulation du nombre des victimes et des désastres matériels. Nous l'avons déjà dit dans notre préface, ce n'est pas du roman que nous faisons, c'est de l'histoire. Mais cette histoire est tellement invraisemblable à force d'être odieuse, qu'il est nécessaire de placer des chiffres sous les yeux du lecteur pour lui prouver que nous n'avons pas exagéré... En tout, 7771 personnes de tout âge et de tout sexe, égorgées dans l'espace de 22 jours! Quant aux dévastations, en voici le relevé: 360 villages détruits; 560 églises renversées; 42 couvents brûlés; 28 écoles détruites, lesquelles comptaient 1830 élèves... Ces chiffres ont une telle éloquence que l'on ne saurait rien y ajouter». Ces massacres n'ont cessé qu'au lendemain de l'expédition française dont l'intervention les arrêta. Ces massacres nous rappellent également les atrocités commises contre les chrétiens du Liban en 1975-1985. Ecoutons ce qu'a écrit aussi Sœur Mariam Chouéri, fille du Sacré-Cœur de Zahlé, le 18 juin 1860: «Un jour -c'était le 18 juin -pendant que nous étions à table, nous entendîmes au-dehors des coups de fusil avec un grand tumulte. Les druzes venaient de surprendre la ville. Réfugiées avec une foule d'hommes et de femmes dans l'église des jésuites que couvraient les trois couleurs de France, les religieuses virent défoncer le tabernacle, fouler les Saintes Hosties, tuer à leurs pieds le F. Habib Maqsoud qu'elles avaient en vain tenté de dissimuler. Autour d'elles tombaient leurs pères et leurs frères, et si les druzes ne les menaçaient pas ils ont toujours fait profession de respecter la vie et 1 'honneur des femmes -les balles de la fusillade leur sifflaient aux oreilles, tandis qu'elles fuyaient, éperdues d'horreur, la demeure ensanglantée où allaient périr encore d'autres pères et frères.

« Un jeune druze de Kfar-Sélouan alors eut pitié d'elles et s'offrit à les guider en direction des villages chrétiens du Kesrouan. Il y risquait sa vie, mais il mettait sa confiance en Dieu qui pouvait le garder sauf et rendre à ses parents leur fils unique.

«Nous veillâmes toute la nuit, continue-t-elle, à la lueur de l'incendie, et passâmes toute la journée sans manger ni boire. Le lendemain, nous prîmes le chemin de Beskinta. Le surlendemain, réconfortées par la charité des villageois, de bonne heure nous voilà en chemin vers Ghazir. Pieds nus, nous fîmes ce long voyage si fatiguant et si pénible... Après deux jours, nous arrivâmes enfin chez les pères jésuites (à Ghazir».

Après avoir détruit la ville de Zahlé, les druzes et leurs alliés s'étaient portés sur d'autres régions, et en particulier sur le village chrétien de Deir-elQamar. Ce fut le 21 juin, pendant la classe du soir, qu'une vive fusillade éclata, et ce fut le massacre terrible des chrétiens de Deir-el-Qamar, «en ce village où le sang coulait dans les rues comme de l'eau». Bikfaya n'a pas été non plus épargné; les six Mariamettes qui s'y trouvaient alors à l'école et au noviciat, s'étaient retirées, elles aussi, sur Ghazir où les rejoignaient bientôt leur compagnes des autres villages. Ainsi presque toutes les Mariamettes étaient regroupées à Ghazir (au Centre du Liban) et se serraient pour faire place aux pauvres Filles du Sacré cœur refugiées, elles, de Zahlé. Pour la première fois, elles se trouvaient réunies et vivaient les mêmes angoissé.

Le Liban de 1860 était lourd; il était identique au Liban de 1975-1976 ! Si les Mariamettes n'avaient perdu que les maisons de Deir-el-Qamar et de Hammana, les Filles du Sacré-Cœur, à Zahlé et dans tous les villages voisins, se trouvaient dénuées de tout; c'est pourquoi les pères jésuites de Zahlé trouvèrent, après 1860, en Europe, à chacune d'elles un bienfaiteur ou une bienfaitrice qui subvenaient à ses besoins et aux besoins de l'Institut par des allocations annuelles.

Le rassemblement de 1860 à Ghazir avait bien mis en lumière la communauté d'idéal et de genre de vie des deux Instituts; et si chacun des deux groupes avait sa mère générale et son directeur, toutes les associées, en définitive, vivaient sous la dépendance du supérieur des Jésuites au Levant. D'où l'idée de «fusion»: fondre les deux Congrégations en une seule, dont le nom sera: «Congrégation des Saints cœurs de Jésus et de Marie». Alors surgit le conflit à l'intérieur de l'un et de l'autre Institut: les Mariamettes tenaient à leur nom; celles de Zahlé tenaient à leur costume; aussi la hiérarchie était-elle divisée à leur sujet, de sorte que des Prélats soutenaient ce genre de vie religieuse, d'autres y étaient opposés; les pères jésuites eux-mêmes ne chantaient pas le même refrain: les uns soutenaient ces filles consacrées, d'autres disaient que Saint Ignace a interdit à ses fils la direction permanente des religieuses; etc...

Pour sortir de cet imbroglio, le père Monnot, alors responsable des Jésuites en Orient, conçut «un projet libérateur», comme il dit, qui consistait à unir les deux Congrégations en question, qui sont formées d'ailleurs des sœurs indigènes, à la Congrégation des sœurs de Saint-Joseph de l'Apparition. Toutefois, disait-il, la fusion ne se ferait qu'avec le libre consentement de chacune des sœurs Mariamettes et des Filles du Sacré-Cœur. Mais ce projet, au lieu d'être «libérateur» compliqua davantage la situation. Les sœurs voulaient être des sœurs indigènes, et disaient-elles, «elles ne se sentaient pas la vocation de vivre dans un autre Institut qui n'est pas dirigé par les jésuites». Alors, certains pères jésuites, cherchant à dégager la Compagnie de Jésus de tout lien avec les religieuses, décidèrent la suppression et la liquidation pure et simple des deux Congrégations dont ils avaient la charge. Ainsi, en 1875, le noviciat avait été fermé en décembre de cette année. En 1877, plusieurs religieuses avaient été invitées à se retirer, quelques-unes renvoyées formellement; d'autres, découragées, étaient rentrées chez elles; une dizaine s'étaient déjà fait recevoir en divers couvents, comme la Servante de Dieu qui entra au monastère de Saint-Sém'an de l'Ordre Libanais Maronite. Quant aux biens des deux Associations, le responsable des jésuites au Levant cherchait à les vendre pour s'en débarrasser; etc... Toutefois, si quelques associées trouvaient en cette décision un motif pour redécouvrir leurs libertés, beaucoup d'entre elles tenaient à rester des religieuses et entendaient mourir telles. Mais la décision était déjà prise, et les religieuses dispersées comme nous venons de le voir.

Quelques années plus tard, les pères jésuites regrettèrent la suppression de leurs deux Congrégations féminines qui les aidaient dans leurs missions à travers les villages et les campagnes libanaises. C'est pourquoi, en 1881, et à la suite de nouvelles démarches, les Hauts Responsables de la Compagnie de Jésus décidèrent de ne pas considérer la résolution prise par le responsable des Jésuites au Levant comme étant définitive, et partant, les deux Congrégations en question n'étaient pas supprimées. Heureusement que les Hauts Responsables de la Compagnie à Lyon et à Rome n'avaient pas encore entériné la décision prise par le responsable de la Compagnie au Levant; et ils cherchèrent une nouvelle formule pour leurs deux Congrégations Féminines au Liban. Ainsi, le 13 novembre 1884, fête de St-Stanislas Kostka, la maison de noviciat fut réouverte, et les deux Congrégations furent définitivement fondues en une seule sous le nom de «Congrégation des Saints-Cœurs de Jésus et de Marie». La Congrégation ressuscitée, 21 ex-Mariamettes et 36 anciennes du Sacré-Cœur de Zahlé, rassemblées sous l'autorité d'une unique supérieure générale, reformèrent la Congrégation. Heureuses de se retrouver ensemble, elles faisaient beaucoup de bien, et leur exemple attirait de nombreuses vocations. Ainsi se résume 1'histoire de la 1ondation des Mariamettes, leur suppression et leur fusion avec les Filles du Sacré cœur; elle est, en partie, celle de notre Servante de Dieu.